Jean Moreau, l’entrepreneur qui valorise les invendus

Avec PHENIX, Jean Moreau propose plusieurs moyens de donner une nouvelle vie aux invendus alimentaires. Récit d’une aventure d’entrepreneuriat social, une TechForGood qui agit pour le bien de tous.

Comment es-tu devenu entrepreneur ?

Après des études en école de commerce et à Science-Po, j’étais salarié pendant 5 ans d’une grande banque d’affaires américaine. Et puis j’ai fini par me demander si j’utilisais correctement mes compétences et mon énergie… une sorte de crise de conscience, de quête de sens. J’ai arrêté de me plaindre de ma situation qui ne me convenait plus et je suis passé à l’action ! Je voulais me rapprocher d’un métier à vocation mais sans tomber dans le bénévolat. Il devait forcément y avoir une voie médiane entre le capitalisme et les ONG. Et cette voie, c’est l’entrepreneuriat social !

Sur la route de ma réflexion, j’ai croisé Baptiste Corval et un autre associé et nous avons créé ensemble une première société. Rapidement, nous avons dû faire face à une crise de gouvernance, suite à une grosse erreur de casting, qui a entraîné des complications juridiques. Finalement, nous avons décidé de scinder cette société en deux, et Baptiste et moi nous sommes ainsi relancés avec PHENIX.

Comment est née l’idée de PHENIX ?

On a rapidement tourné autour de la problématique du gaspillage alimentaire. Cela venait de notre expérience personnelle : quand on part en vacances, il reste souvent dans notre réfrigérateur des produits qui vont périmer rapidement. Notre première idée était une plateforme pour redistribuer ces restes entre voisins, dans une logique d’économie collaborative en « CtoC », sous forme de revente ou de don. Sur le papier, l’idée était vraiment bien. Mais dans la réalité, les volumes étaient bien trop faibles et diffus. Ce n’est pas avec 3 yaourts et 2 tomates qu’on peut monter un modèle économique viable. Sans compter qu’il y avait des problèmes sanitaires à gérer. On a alors effectué un pivot stratégique : on a conservé l’idée du digital pour lutter contre le gaspillage mais en nous adressant cette fois aux entreprises. En fait, on est passé du BtoC au BtoB.

Notre problème étant le volume, nous nous sommes adressés aux acteurs de la chaîne de valeur de l’alimentation qui ont les plus gros volumes : les hypermarchés et les supermarchés ! Leurs invendus étaient alors souvent jetés, ce qui est une aberration sociale, une aberration environnementale et une aberration économique parce qu’ils ne vendent pas le produit et payent la collecte de ces déchets.

Nous leur avons donc proposé un service pour donner ces produits invendus aux associations. Pour le magasin, c’est une bonne action sur laquelle il peut communiquer, ils réduisent leurs coûts de traitement des déchets et en plus ils récupèrent en défiscalisation. C’est du « win – win – win ». Cela a été la première activité de PHENIX pendant 3 ans. Ce n’est qu’une fois que notre base de magasins était solide qu’on a cherché les volumes plus petits avec les magasins dits « de proximité », puis développé un nouveau circuit de recyclage en direction des consommateurs, via notre application mobile grand public.

Quelles sont les missions de PHENIX ?

PHENIX est une startup pionnière de la réduction du gaspillage. Nous voulons être le nouveau standard du déchet. Il faut remplacer le modèle des années 90 ans dans lequel le déchet est un coût et quelque chose de sale. PHENIX remet du bon sens au cœur du système.

Le déchet est une ressource ! 

La valorisation des invendus alimentaires passe par 3 canaux : les consommateurs, les associations et les animaux. 2 à 3 jours avant la date de péremption, nous proposons les produits avec une réduction de prix. Sur notre application mobile, le consommateur réserve le produit, le paye en ligne à prix réduit (réductions de – 50 % à – 60 %) et passe le récupérer en point de vente. Les produits restants sont ensuite distribués gratuitement aux associations caritatives dans une logique de redistribution solidaire aux plus démunis. En troisième lieu figure l’alimentation animale : des fermes, des zoos ou la SPA récupèrent les fruits et légumes moches ou le pain rassis.

Avec ces 3 canaux, on arrive à converger vers le zéro déchet alimentaire.

PHENIX fait ainsi de la poubelle l’exception, et met en place un nouveau standard dans la gestion des invendus et déchets : celui de l’économie circulaire.

PHENIX dispose aussi d’un volet pédagogique. Nos chefs de projet supervisent les programmes “zéro déchet” des magasins. Ce sont en fait des “coachs anti gaspillage” de magasins alimentaires ou d’usines de production qui accompagnent la conduite du changement et la formation des acteurs sur le terrain, des “chefs d’orchestre” qui coordonnent les différentes filières, et nos outils numériques et logistiques qui vont avec. Notre activité s’étend maintenant au-delà des produits alimentaires dans le textile qui connaît beaucoup de rotation donc beaucoup de déchets, les produits d’hygiène ou d’entretien, ou encore dans les jouets et jeux de société quand une société fait des erreurs d’impression ou une édition limitée.

Qu’est-ce qu’un entrepreneur social selon toi ?

Un entrepreneur « classique » est généralement motivé par l’un ou l’autre des objectifs suivants : gagner de l’argent, créer de l’emploi, être son propre patron. C’est une personne parfois opportuniste (au bon sens du terme), qui perçoit une part de marché à prendre.
Un entrepreneur social crée sa structure pour traiter une problématique d’intérêt général. Il n’est pas seulement mû par la croissance de sa société ou sa rentabilité, et défend une cause qui dépasse l’intérêt de sa seule entreprise.

L’entrepreneuriat social marche sur 2 jambes : une jambe économique, financière et une jambe d’utilité publique.

Nous sommes très vigilants sur nos objectifs : PHENIX est à la fois une aventure entrepreneuriale, c’est-à-dire une société qui répond à un besoin de ses clients et une aventure sociale, c’est-à-dire qu’elle répond à un enjeu d’intérêt général et d’utilité publique. Je ressens autant de fierté à annoncer que PHENIX a créé 130 emplois en 5 ans et réalisé 9 millions de chiffre d’affaires en 2018 que de dire qu’on a sauvé de la poubelle collectivement l’équivalent de 60 millions de repas depuis notre création et que, chaque jour, 100 000 personnes dans le besoin se nourrissent grâce au travail de nos équipes aux quatre coins du territoire.

Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui veut devenir entrepreneur ?

De ne pas se lancer dans l’entrepreneuriat tout de suite après ses études. Je lui conseillerais de travailler pendant au moins 2 ou 3 ans dans une entreprise pour apprendre : apprendre à travailler, se former, et aussi découvrir ses faiblesses, ses forces, mieux se connaître, comprendre les secteurs qui l’intéressent. Cette expérience aide aussi à appréhender le travail en équipe, et à trouver un associé pour pouvoir partager avec lui les bonnes nouvelles, comme les mauvaises. Il faut un peu démystifier l’entrepreneuriat : c’est un ascenseur émotionnel permanent qui demande énormément d’énergie et de sacrifices. Aucun succès n’est linéaire. Une bonne nouvelle en cache souvent trois mauvaises et il faut avoir le cœur bien accroché. Je ne pense pas que j’aurais monté PHENIX tout seul ! D’ailleurs, je connais peu de sociétés qui réussissent avec un fondateur unique. L’une des rares que j’ai en tête (et que j’aime bien !), c’est Recyclivre, créée et pilotée par David Lorrain.

Il n’y a pas de terreau plus fertile à l’épanouissement personnel qu’être entrepreneur d’une société à impact qui change d’échelle.

Mon métier a changé 5 fois en 5 ans. Ce n’est pas du tout la même chose d’amorcer une société dans un studio à 2 co-fondateurs avec l’aide de 2 stagiaires où on devait tout faire (la communication, les factures, les paies, les recrutements, les achats, etc.) et de gérer 10 personnes, puis 50, puis 120 !

Quels livres t’ont particulièrement marqué ?

La littérature nous offre parfois des réflexions intéressantes sur notre vie. Je me souviens m’être particulièrement projeté dans le personnage principal d’un livre de Dino Buzzati : « Le Désert des Tartares », qui traite indirectement de la vacuité de l’existence et de la quête de sens. Ce livre a servi de déclencheur dans ma prise de conscience qu’il fallait arrêter de se lamenter et commencer à se bouger ! Je peux aussi citer « La perle » de John Steinbeck sur un couple de pêcheurs, très modeste, qui trouve une perle. Cette perle fait leur bonheur… comme leur malheur. J’ai également lu plusieurs œuvres de Milan Kundera, dont celle qui me semble la plus aboutie et la plus emblématique : « L’insoutenable légèreté de l’être ».

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